Google et la vie privée : « faites ce que je dis, pas ce que je fais »

Google et la vie privée : « faites ce que je dis, pas ce que je fais »

« Il faut légiférer… C’est une chose quand il s’agit des gouvernements, qui ont une certaine légitimité dans la surveillance, mais laisser le public les utiliser… non, cela ne doit pas arriver » pouvait-on entendre à propos des drones de surveillance privés, un marché juteux qui pourrait se développer très vite.

Les propos d’un activiste de la liberté ? D’un défenseur de la vie privée ? D’un citoyen craignant pour sa sécurité ? Non, ce sont ceux d’Eric Schmidt, président exécutif du conseil d’administration de Google.

Ubuesque ou kafkaïen, choisissez votre camp, car non, vous n’avez pas la berlue : l’une des têtes dirigeantes de Google est bien intervenue tout récemment pour s’opposer à la multiplication des drones de surveillance grand public, au nom du respect de la vie privée.

Lui, à la tête de l’entreprise qui en sait plus sur vous que vous, enregistrant chaque jour vos recherches, parcourant vos mails, épiant vos déplacements sur le web. Lui, n’hésitant pas à forcer les utilisateurs des services Google et à s’organiser autour du réseau social le plus envahissant jamais conçu, Google +, allant jusqu’à bannir l’utilisation des pseudonymes. Lui, enfin, ayant approuvé le dangereux projet Google Glass, qui n’est rien d’autre qu’un drone de surveillance collé sur la tête de son utilisateur.

Surveiller (en douce) et punir (par procuration)

Dans cette rencontre avec le quotidien britannique The Gardian, tous les arguments y sont passés : « Et si votre voisin vous espionnait, qu’un drone volait au-dessus de votre maison toute la journée ? Je préfère que l’on ne démocratise pas les moyens de faire la guerre, que l’on ne diffuse pas cette capacité à tous les individus. » Un peu plus, et Eric Schmidt se faisait le cosignataire de notre étude montrant à quel point les Google Glass étaient une violation de l’espace public d’un nouveau genre. Depuis cet article, d’ailleurs, nous avons eu la confirmation que toutes les informations enregistrées passeraient par les tuyaux Google, dans la mesure où l’appareil sera relié à un compte Google + pour fonctionner. Alors, faites ce que je dis, pas ce que je fais ? Google prêt à toutes les contradictions pour protéger son image de chevalier blanc ?

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C’est ce qu’il semblerait : nous apprenions dans le même temps qu’un lobby américain, TechNet, représentant Google, Yahoo et Microsoft, avait adressé un courrier au Congrès pour soutenir l’impopulaire CISPA (Cyber Intelligence Sharing and Protection Act) qui doit être voté, hasard du calendrier, dans les prochains jours. Cette loi ferait passer nos Loppsi et Hadopi locales pour des délires libertaires. Dans ses grandes lignes, elle autorise l’État à piocher dans les informations privées des utilisateurs dont les entreprises disposent, au nom de la lutte contre le terrorisme et de l’importance de la cyberguerre. Plus radical encore que les précédentes versions qui avaient été proposées au Congrès les années précédentes, ce nouveau CISPA permet également aux entreprises d’échanger les données de leurs clients avec l’État – dans une limite juridique assez floue pour tolérer tous les excès. Tout cela provoque l’ire des associations de consommateurs, comme l’Electronic Frontier Foundation ou Fight for the Future, qui ont demandé à ce que des amendements au projet restreignent la liberté des entreprises et de l’État dans cette foire ouverte aux informations sur le peuple.

Eric Schmidt, président exécutif du conseil d’administration de Google

Et le PDG de TechNet de féliciter les parlementaires qui auraient enfin compris le « besoin de légiférer sur la cybersécurité », applaudissant « les efforts du comité pour avoir travaillé avec de nombreux groupes ayant des intérêts sur la question pour débattre des problèmes comme le renforcement de la protection de la vie privée » : encore une fois, le double dialogue, celui de fond et celui de façade, celui de l’entreprise et celui qui sera repris dans la presse. Signe que les temps ont changé : Google s’était fermement opposé, en son nom et non caché derrière un lobby, aux précédentes moutures de la loi, qui n’avaient pour seule différence majeure que l’impossibilité pour les entreprises d’être actives dans le partage des données sensibles – avant, seul l’État pouvait ordonner, selon ses besoins, la saisie de ces informations.

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De la street-cred’ à l’impunité

L’entreprise qui se sent mieux quand elle contrôle la situation, non plus seulement le sujet mais l’acteur d’une loi, est une chose. Mais cela n’est peut-être pas suffisant, cela dit, pour passer d’opposant à soutien au projet. Que trouve-t-on alors de particulier dans ce nouveau CISPA qui pourrait faire les yeux doux à un Google vorace ? Comme les entreprises privées deviennent des acteurs et ne subissent plus simplement les requêtes de l’État, le CISPA prévoit très largement de les protéger.

Ainsi, aucune notification ne devra être faite à l’utilisateur dont les données ont été partagées, même à mauvais escient, et aucune poursuite judiciaire ne pourra être menée si des utilisations malhonnêtes ou détournées sont faites de cette loi : elle suppose une absence totale de transparence. Comme le précise ce nouveau texte, le CISPA prévaut sur toutes les lois précédentes, incluant celles qui ont été votées en faveur de la protection de la vie privée. De plus, les entreprises auront toute légitimité dans ce partage généralisé au nom de la sécurité, dans la mesure où « elles agissent de bonne foi ».

Dès lors, voilà l’image que donne Google aujourd’hui pour celui qui fait l’effort de lire entre les lignes : une girouette numérique qui, sur tous les fronts, ne défend personne, si ce ne sont ses propres intérêts. Heureusement, les internautes ne sont pas dupes : de nombreuses alternatives à tous les produits et services de Google existent, par exemple Qwant et DuckDuckGo pour ce qui est des moteurs de recherche. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à utiliser ces concurrents respectueux de la vie privée au quotidien. Quant à Google, un peu de travail sur l’image, une petite déclaration contre les drones des autres par-ci, un petit soutien aux lois cyberliberticides par-là : la cohérence des propos et des actes, après tout, c’est surfait – tant que l’inconstance permet au Léviathan de prospérer impunément.

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Source : Tremplin Numérique

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